Akira [Critique]

Article rédigé par Wizzy le Barbu

2013, le C.I.O annonce que les jeux olympiques de 2020 auront lieux à Tokyo… Katsuhiro Otomo l’avait prédit dans Akira près de trente ans avant cette date. Date fatidique ? Espérons que les événements apocalyptiques qui balayent d’un souffle atomique cette oeuvre-fleuve ne surviennent pas réellement…

AKIRA_JapAvant d’être un manga visionnaire et un avertissement qui n’a pas encore eu d’écho (Fukushima), Akira est l’œuvre d’une vie, s’étalant sur un bon millier de pages, dessiné pendant plus de dix ans par Katsuhiro Otomo. Et s’éteignant au Japon lorsque le Manga débarqua à toute berzingue en France au début des années 90.

Akira est une véritable claque, d’une puissance dévastatrice, qui percuta, un jour de 1991, mon visage joufflu de jeune bambin (j’avais 10 ans, pu… !!). Une claque !!!

1992 (1982 dans la version japonaise), une explosion atomique ravage Tokyo. Des années plus tard, Néo-Tokyo, qui est en passe d’organiser les fameux jeux olympiques, de jeunes voyous, parmi lesquels Kaneda et Tetsuo, roulent de nuit à moto sur une autoroute désaffectée, vestige de l’ancienne ville… Un être à l’apparence d’enfant ridé se balade sur la route sombre. L’inévitable accident survient. Devant ses amis, Tetsuo, blessé, est amené par les militaires et va subir toutes sortes d’expériences… Là commence l’histoire.

D’une richesse impossible à décrire totalement, Akira se décline sur un millier de pages, en deux parties notables : avant l’apocalypse et après l’apocalypse.

Les thèmes d’Akira sont nombreux et frappent fort, comme des coups de poing dans le bide : la jeunesse, forcément anarchiste, se révolte contre l’autorité d’un Etat incapable, la drogue, ses effets et son sevrage impossible, la peur du péril atomique également. Et l’histoire qui se répète inlassablement, un cataclysme chassant l’autre.

Dans Akira, la science, usée à des fins militaires, représente un danger, avec ces savants irresponsables qui sacrifient l’enfance de jeunes cobayes en les dotant de pouvoirs indomptables. Une des victimes de ces expériences et responsable de la première explosion qui ravagea Tokyo, Akira, un jeune garçon au visage paisible, est une personnification à peine voilée de la bombe atomique d’Hiroshima. Surnommée « Little Boy », cette bombe atomisa en août 1945 une ville entière, tuant instantanément des centaines de milliers de civils. En gros, Akira est une bombe qui dort.

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Tout le long de cette fresque, les héros, Kaneda et Tetsuo sont les parfaits frères ennemis. Tetsuo, c’est l’incompris, l’éternel second de la bande à Kaneda. Suite aux expériences des militaires, il se découvre un pouvoir qui le dépasse et une force qui le pousse à rejoindre Akira, lequel est piégé dans une alcôve. Boule de frustration et de douleur, Tetsuo libère une violence et une colère qui effraie, car incontrôlables, impulsées par des bad-trips, des manques liés à une drogue qui fait de moins en moins d’effets.

Kaneda sûr de lui, fier sur sa moto high-tech, fait de son coté ami ami avec Kay, une fille de la Résistance et souhaite l’aider dans la capture d’Akira et sa mise en sûreté. Sa motivation est aussi d’affronter Tetsuo qui, dans sa folie destructrice, a tué un ami, Yamagata.  Sa moto rouge rappellent furieusement celles qui tapissaient de lumière les circuits imprimés du film Tron, et marquera les consciences, véritable emblème du Manga et magnifiée sous toutes les coutures par les illustrations d’Otomo.

Après une première partie qui imprime une tension, un danger qui sommeille, et qui se libère prodigieusement, la deuxième partie d’Akira nous offre un univers post-apocalyptique à la Mad Max.

C’est la vision d’Otomo d’un monde déstructuré. La nature humaine se révèle alors : animale, violente, animée dans sa folie par une nouvelle foi religieuse, un culte à Akira. Dans ce chaos, une nouvelle forme de pouvoir s’établit, celui fascinant et tout puissant de Tetsuo qui prend la figure du vizir sanguinaire, le Calife silencieux étant Akira. Il y a aussi un petit goût de la Guerre Froide, d’époque, avec le point de vue des Russes et des Américains, nations occidentales que tout opposait (et que l’actualité oppose à nouveau) et qui s’unissent à bonne distance du danger… Bon gré, mal gré.

akira-troneTout le long du Manga, Otomo déploie une virtuosité graphique, de mise en scène, quasiment inhumaine, rappelant par la justesse du cadre et les angles de vue, tous audacieux, le cinéma d’action. De la pure kinesthésie visuelle parfois étalée sur des centaines de page ! Rarement BD n’aura atteint de tels sommets : fluidité, vitesse, emphase des situations qui projettent le quidam dans une lecture fiévreuse. Complexité du scénario, qui se veut tout aussi politique que révélateur des peurs qui hantent le Japon. Un style CyberPunk, où l’on sent les influences de Moëbius (Otomo est un grand fan) : l’alcôve d’Akira, les Robots policiers entre autres ou la métamorphose finale de Tetsuo… Une précision dans le trait, valeur ajoutée au gigantisme des décors urbains, et surtout une nervosité qui donne vie aux personnages.

Juste avant le phénomène Dragon Ball, Akira fut l’œuvre qui démocratisa le Manga en France. De tous les éditeurs frileux de l’époque (dans leurs esprits et dans l’esprit du public, le Japon était lié seulement aux dessins animés vite-faits, mal-faits pour les enfants), seul Glénat prit son courage à deux mains pour l’éditer en France, opportunité liée à la sortie cinéma du long-métrage éponyme, une première pour un animé japonais. Akira sortit non sans quelques aménagements : dans un format comics, avec un sens de lecture occidental, un recadrage et une colorisation américaine de Steve Oliff, qui fera fuir j’en suis sûr les puristes du NB d’origine. En plus d’être une des premières colos sur ordinateur, Steve Oliff, chapeautée par Otomo himself, aura le bon goût d’user de couleurs sobres, souvent en aplat, en accord chromatique avec celles que l’on entrevoit dans le film.

Associé pour le lancement avec le quotidien Libération, qui se fera le témoin du phénomène avec des articles très « in » et des constats sociologiques sur le Japon, la BD adulte, la vraie, les Punks et la SF, Akira sort en kiosque, parmi la mare grouillante de comics U.S, comme un périodique d’abord bi-mensuel puis mensuel.

Déroutant lorsque je découvris du haut de mes dix ans parmi les Pif Gadget, Akim, Strange et Nova, cet objet inconnu, non-identifié, exotique, plein d’interdits et de transgressions (sexe, drogue et violence…). Tellement saisissant et novateur que ça en devenait irrésistible. Sa lecture fut un véritable choc ! Au cours des années 90, les parutions des Albums et les rééditions du Manga originel en NB avec le sens de lecture respecté achèveront les fans inconditionnels (moi compris) de ce Manga hors-du-temps, qui dépasse l’entendement et l’imagination.




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