Tintin au Pays des Soviets [Critique]

Article rédigé par Henri

Les Aventures de Tintin et de son fidèle fox-terrier Milou continuent toujours autant à passionner les lecteurs bien des décennies après la mort de son auteur Georges Remi. Toute légende de la BD a un début, mais la première aventure du reporter Tintin n’est pas forcément une histoire reluisante vue avec nos yeux d’aujourd’hui.

1On est alors en 1929 quand la parution démarre dans Le Petit Vingtième, le supplément jeunesse du XXe Siècle, un journal belge conservateur et catholique très proche des milieux d’extrême-droite de l’époque. Afin de sensibiliser les têtes blondes aux méfaits du communisme, le directeur du journal, l’abbé Norbert Wallez, commande à Hergé, jeune dessinateur alors rédacteur en chef du Petit Vingtième, une bande dessinée dans laquelle un reporter constatera par lui-même les méfaits du régime de l’URSS ; ce reporter se nomme Tintin.

La première aventure de Tintin tient ainsi davantage de la propagande anti-bolchévique. D’un point de vue purement historique, Au Pays des Soviets offre un regard d’époque d’un milieu résolument anti-communiste sur l’URSS. Hergé ne se basera que sur une seule source de documentation, un ouvrage discutable (Moscou sans voiles) d’un ancien consul en Russie, en recopiant même certains passages du livre.

Est-ce à cause de ce manque de recul qu’Hergé lui-même désavouera son propre travail ? Toujours est-il que conformément à ses vœux, Tintin au Pays des Soviets sera le seul des premiers albums à demeurer tel qu’il a été publié initialement dans Le Petit Vingtième et à ne pas connaître de réédition couleur… Tout du moins, de son vivant ! Il sera également pendant longtemps indisponible à la vente, élevant l’album au rang de mythe. Aujourd’hui, Tintin au Pays des Soviets s’intègre dans les aventures de Tintin, même s’il conserve toujours un statut à part

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Au fond, l’histoire reste assez enfantine : Tintin échappe à toutes sortes d’attentats et de pièges tendus par les méchants bolchéviques qui veulent l’empêcher de réaliser son reportage – ah oui, détail qui a son importance, Tintin est ici vraiment reporter ! Heureusement, le brave Milou est toujours là pour sauver son maître d’innombrables situations rocambolesques, marque de fabrique de la série. Au-delà de l’histoire, qui tient davantage de la succession de saynètes, le lecteur remarquera sans doute l’évolution du trait d’Hergé au fil des planches, et se fera ainsi le témoin des progrès accomplis par le dessinateur le long d’une année que durera la publication d’Au Pays des Soviets.

A réserver toutefois aux tintinophiles et lecteurs avertis.

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Mise à Jour du 14 Janvier 2017

Dans une volonté commune de rendre plus accessible ce premier album à un plus large public, l’éditeur Casterman et la société Moulinsart ont sorti une édition colorisée d’Au Pays des Soviets en 2017. L’idée semble même dater d’une vingtaine d’années, et a fait son chemin, non sans susciter de vifs débats ( http://www.lemonde.fr/bande-dessinee/article/2017/01/11/tintin-au-pays-des-soviets-en-couleurs-pour-ou-contre_5061072_4420272.html ).

Certains crient à la trahison, arguant qu’il n’appartient qu’à l’artiste de pouvoir retoucher son œuvre, ou soulignant l’aspect purement mercantile de l’opération ; d’autres, en revanche, estiment que la colorisation est légitime et offre un nouveau regard sur la première aventure de Tintin.

Il n’a toutefois pas été question de remanier complètement Au Pays des Soviets, avec des dessins similaires aux autres albums en couleur et une limitation à 62 pages ; il s’agit ici clairement de colorisation, comme on a pu coloriser les vieux films en noir et blanc. Hormis les couleurs donc, Au Pays des Soviets est inchangé. Le trait d’Hergé est resté intact, dans ses maladresses comme dans ses bonnes inspirations ; seuls quelques petits détails (comme la délimitation désormais apparente des cheveux de Tintin, ou de subtils effets de lumière) ne figurent pas dans l’édition d’origine, mais aucun trait n’a été ajouté. D’autres détails, pourtant dessinés par Hergé, ressortent étonnamment avec la colorisation : un paysage, que les yeux avaient initialement ignoré, surgit ; la marque d’un coup de pied au derrière aussi.

Le choix des couleurs s’est porté sur des tons assez ternes, et très sobres. Hormis les flammes, les couleurs vives des autres albums sont absentes, maintenant ainsi la singularité d’Au Pays des Soviets parmi le reste de la série.
Personnellement, j’ai trouvé le travail de colorisation intéressant, et l’œuvre n’a pas été dénaturée. Pour autant, cela ne rend pas cette édition en couleurs davantage accessible que l’édition originale, ou si peu. Cette réédition a-t-elle donc un intérêt ? Dans la mesure où j’ai porté un nouveau regard sur cet album, j’aurais tendance à répondre « Oui ! ».




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